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Contre le dérèglement climatique et pour réduire la faim, subventionnons les engrais en Afrique

8 janvier 2018

 

Arthur Riedacker, directeur de recherche honoraire de l’Institut national de la recherche agronomique (INRA)

D'ici à 2050 il faudra, sans défricher et tout en préservant les sols, augmenter fortement les productions agricoles alimentaires et non alimentaires afin de satisfaire les besoins mondiaux d'environ 9,5 milliards d'habitants, soit deux fois plus qu'à la fin des années 1980. Les objectifs des Nations unies pour le développement durable visent à éradiquer la faim d’ici à 2030. En outre, dans le cadre de l'accord de Paris sur le climat, les Etats se sont engagés à contenir la hausse des températures à moins de 2°C par rapport à 1850. Cela suppose de diviser au moins par quatre les émissions mondiales nettes de gaz à effet de serre (GES), puis de les faire tendre vers zéro après 2050. Voilà des défis impossibles à relever, compte tenu des croissances économiques et démographiques mondiales, sans un changement profond des politiques menées actuellement.

Dans le secteur de l'énergie, il faudrait laisser au moins deux tiers des ressources fossiles connues sous terre, tout en répondant à une demande en forte augmentation. Pour produire suffisamment d’aliments, il sera nécessaire d’accroître considérablement les rendements moyens en céréales en Afrique subsaharienne, où ils stagnent depuis les années 1960 entre 1 et 1,5 tonne par hectare, alors que la population devrait y doubler d’ici à 2050. Ailleurs, ces rendements ont progressé régulièrement : en France, ils sont passés de 2 à 7 t/ha entre 1960 et 2000 (Fig.1).

Fig. 1 : Evolution des rendements moyens des céréales dans les différentes régions du monde et en France entre 1961 et 2014. Source : Banque mondiale  

 

Heureusement, les rendements peuvent être facilement augmentés en Afrique en améliorant la quantité et la qualité des intrants (semences, engrais, eau). En portant le niveau moyen des apports d’engrais par hectare d’environ 10 kg actuellement à 50 kg, comme le recommande le NEPAD[1] dans la déclaration d’Abuja en 2006, on pourrait y doubler les productions sans avoir besoin de défricher de nouvelles terres, en compensant les exportations de matières minérales par les récoltes. Sans cela, les sols, déjà très pauvres en phosphore, continueront à se dégrader. Notons qu’à 50 kg par hectare, les apports d’engrais en Afrique se situeraient encore à moins de la moitié de la moyenne mondiale, au tiers ou au quart des apports réalisés dans les pays développés, en Inde et au Bangladesh, et au sixième de ceux effectués en Chine (Fig.2). Si dans ces pays, notamment en Chine, il conviendrait d’en utiliser moins, tout en maintenant le niveau de production actuel, en Afrique subsaharienne il faut au contraire en apporter nettement plus. Contrairement à ce que l’on croit communément, cela permettrait également de limiter l’accroissement des émissions de GES.

 

Fig. 2 : Consommation annuelle d’engrais, en kilos par hectare de terres arables, en 2013, dans quelques pays. Source : Banque mondiale


En effet, à rendement inchangé, doubler la production supposerait de doubler les surfaces cultivées et donc, en Afrique subsaharienne, de continuer à défricher annuellement - comme entre 1975 et 2000 - quelque 5 millions d'hectares. Or un tel défrichement (dans l’hypothèse où il proviendrait, à parts égales, de forêts et de prairies, comme c’était le cas sur la période 1975-2000, et en se basant sur les bilans d’émissions calculés pour la France), génère environ 200 tonnes de CO2 par hectare, en raison de la diminution des stocks de carbone des arbres et de la matière organique des sols. C’est cent fois plus que les apports annuels d'engrais qui permettraient d’y doubler les rendements
[2] (Fig.3). En outre, comme les émissions de GES ont lieu chaque année en ce qui concerne les engrais, alors qu’elles sont produites immédiatement dans le cas d’un défrichement, l’impact climatique d’une hausse de la fertilisation pour doubler la production est moindre que celui lié au défrichement pendant deux siècles !

Fig. 3 : Représentation schématique des stocks moyens de carbone par hectare dans les biomasses et dans la matière organique des sols pour les forêts, les prairies et les cultures en France. Dans les bulles figurent les émissions qui résultent d’un défrichement d’un hectare moyen de forêt et de prairie et les émissions générées annuellement par les apports d’engrais (fabrication, transport, champ) d’un hectare de blé. Ces dernières sont de l’ordre de 2,5 t de CO2e, pour un rendement de 7,3 t comme en 2000, contre 0,67 t de CO2e pour des rendements quatre fois moindres, comme en 1950. Source : calculs de l’auteur selon la directive IPCC 2006.

 

Ajoutons que, sur les terres en forêt et en prairie que l’augmentation des rendements a permis de sauvegarder, on peut continuer à récolter du bois et du fourrage et profiter de multiples services environnementaux : protection des sols, cycle de l'eau, conservation de la biodiversité, refuges pour les  parasites des bio-agresseurs, etc. (Fig. 4).

Fig. 4 : Pour doubler la production agricole, on peut doubler la surface cultivée sans augmenter les rendements en défrichant (scénario de transition de i vers j) ou doubler les rendements des surfaces déjà en culture (i vers k) sans défricher. Dans ces changements il faut prendre en compte tout à la fois les émissions de GES résultant (1) de la réduction des stocks de carbone qui se produit lors du défrichement de forêts en passant de i vers j, comme sur cette figure (ou lors de la mise en culture de prairies), (2) de la diminution des produits auparavant récoltables sur la surface défrichée et (3) des différences d’augmentation des émissions de GES sur les surfaces cultivées en k et j. Source : Riedacker 2008a et 2008b (voir note 2).

 

Pour formuler de bonnes politiques, il faut donc passer de la parcelle au paysage, puis à l’échelle mondiale, et in fine comptabiliser les émissions par tonne de produit agricole et non par hectare cultivé. Une augmentation de la demande alimentaire en une région du globe se traduit en effet par une hausse des rendements et/ou par une accentuation des défrichements dans les autres régions.

Illustrons cela en considérant les conséquences du quadruplement du rendement moyen en blé en France entre 1950 et 2000. Par rapport à un scénario où la production totale aurait été la même qu’en 2000, mais avec des rendements restés au niveau de 1950, on a : (1) évité de défricher 14,5 millions d'hectares de forêts, donc épargné l’émission de 4,5 milliards de tonnes de CO2, et (2) préservé l'accroissement annuel des forêts, récolté en partie sous forme de bois d'œuvre, de bois d'industrie et de bois énergie. Le bois énergie (y compris de rebut) a permis d’obtenir environ 9 millions de tonnes d'énergie primaire renouvelable (en équivalent pétrole) et donc évité chaque année l'émission de 29 millions de tonnes de CO2. En comparaison, la fertilisation des cultures de blé n’a augmenté les rejets annuels de CO2 que de 9 millions de tonnes par rapport à 1950, d’où une émission moindre de 20 millions de tonnes de CO2e par an. Et cela sans compter les GES évités grâce à l’utilisation du bois à la place d’autres matériaux, ni les gains pour la balance commerciale liés à une production plus importante de grain, en partie exportable, et à la réduction des importations de fuel, de bois d’œuvre et d’industrie.

Si l’on réduisait les apports d’intrants sur les grandes cultures et que cela résultait en une baisse de la productivité (ce qui est aujourd’hui le cas avec l’agriculture biologique, dont les rendements moyens avoisinent 3,5 t/ha, soit moitié moins qu'en agriculture raisonnée), il faudrait doubler les surfaces emblavées pour produire autant qu'en 2000, donc défricher environ 5 millions ha de forêts ou de prairies, en France ou ailleurs. Ce qui serait évidemment peu vertueux, tant pour l’environnement que pour la balance commerciale. Avec les niveaux d’intrants actuels en Afrique subsaharienne, ce serait encore pire.

Quand la population augmente (et on ne peut évidemment pas la faire diminuer rapidement !) et quand il faut réduire le recours aux énergies fossiles, augmenter les rendements des cultures devient incontournable. Il convient donc prioritairement d’accroître les apports d’engrais minéraux  et d’eau en Afrique subsaharienne, pour tout à la fois s'adapter aux changements climatiques, assurer la sécurité alimentaire et limiter les émissions de GES.  

Cela suppose des politiques agricoles adéquates. Dans un article récent[3], nous affirmons avec force que pour renforcer la sécurité alimentaire et remédier au dérèglement climatique, il faut soutenir les productions végétales pour améliorer le rendement de la conversion de l'énergie solaire et du CO2 par les plantes. Contrairement aux énergies fossiles, pour lesquelles l’OCDE recommande avec raison la suppression des aides.

Or, dans les pays peu développés, en particulier en Afrique, les intrants sont souvent trop coûteux pour les petits agriculteurs. De nombreux Etats subventionnent les engrais, mais le montant de ces subventions pèse lourdement sur leurs budgets. La communauté internationale aurait donc intérêt à co-subventionner les engrais pour les agriculteurs des pays les moins avancés, non seulement pour y accroître la sécurité alimentaire, réduire la pauvreté et limiter les migrations,  mais également pour lutter plus efficacement contre le changement climatique. Contrairement à ce que pensent certains décideurs, donateurs et ONG, ce serait l’une des actions les plus bénéfiques et les moins coûteuses pour la collectivité mondiale.

Source : http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3476

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